Un message de paix et d’amour

Le Gingko biloba du jardin Shukkei-en à Hiroshima

En général, lorsque j’écris un article, j’aime bien partager des expériences ou des informations sur des plantes de saison, qui poussent près de chez moi, ou au moins en France métropolitaine. Mais pour cette fois, cet article sera consacré à un arbre qui pousse très loin de chez nous, et qui, pourtant, a un message à nous apporter ici et maintenant.

Aujourd’hui, j’ai envie de parler de résilience et de paix. De la manière dont on peut être pulvérisé, mis à terre, détruit, et malgré toutes ces épreuves, puiser au plus profond de soi pour se relever, croître, s’épanouir et offrir amour et espoir au monde du vivant. J’ai envie de vous partager le formidable message porté tous les jours par le Ginkgo biloba d’Hiroshima.

Photo © Apolline Saint-André

Pourquoi parler du Ginkgo biloba aujourd’hui ? Parce que l’organisation japonaise Nihon Hidankyo, initiée par les survivants des bombardements atomiques de 1945 sur Hiroshima et Nagasaki, s’est vue remettre vendredi 11 octobre 2024 le prix Nobel de la paix pour sa lutte contre les armes nucléaires. Et il se trouve que, par une étrange coïncidence, ma fille et son compagnon ont la chance d’être au Japon en ce moment, et que cette semaine, ils ont justement passé une journée à Hiroshima, qui les a profondément marqués et qu’ils m’ont partagée.

Photo © Apolline Saint-André

Hiroshima, vous en avez toutes et tous entendu parler. Ce n’est pas la seule ville qui ait été bombardée avec une bombe atomique, mais c’est la première, le 6 août 1944. Principale ville d’art et d’histoire du Japon après Kyoto, elle avait jusque là été épargnée par les bombardements des Alliés : les conséquences en ont été d’autant plus dramatiques. Il est difficile de s’imaginer ce qui a réellement été vécu lorsque cette bombe a explosé, mais quelques chiffres* peuvent aider : la température aux alentours de l’hypocentre a atteint 3000 à 4000°C : les personnes situées dans un rayon d’1,2 km ont immédiatement été carbonisées, et des brûlures ont touché les habitants jusqu’à 3,5 km à la ronde. Cette chaleur intense a été suivie du souffle de l’explosion, avec des vents qui ont atteint 300 à 800 km/h et ont quasiment tout détruit, blessant et ensevelissant les survivants. D’après le musée du mémorial pour la paix d’Hiroshima, 140 000 personnes sont décédées, soit immédiatement, soit dans les jours qui ont suivi, de leurs blessures et des très nombreux incendies qui se sont déclarés les heures suivantes, dans une atmosphère brûlante en proie à d’énormes mouvements de masse d’air.

*La plupart de ces chiffres proviennent du musée du mémorial pour la paix d’Hiroshima.

Photo @ Apolline Saint-André

Ces chiffres nous parlent des dégâts causés aux humains… Mais c’est l’ensemble du vivant qui a été touché et dévasté. D’autant que quelques heures après que la bombe ait explosé, une pluie noire s’est mise à tomber, saturée de poussières contaminée, véritable cadeau empoisonné. Autour de l’hypocentre, tout a été détruit, y compris notre fameux Ginkgo biloba, qui semblait avoir rendu l’âme.

Photo © Apolline Saint-André

Et pourtant, contre toute attente, il a réussi à trouver suffisamment de force vitale pour renaître de ses cendres et refaire des pousses. Seul arbre du jardin de Shukkei-en (célèbre jardin traditionnel japonais, situé au cœur d’Hiroshima) à avoir survécu à la bombe, ce n’est cependant pas le seul ginkgo de la ville à avoir repoussé, ni la seule espèce : des individus d’autres espèces sont repartis, comme des eucalyptus, des saules, des ailantes (Germinal Rouhan, botaniste et maître de conférence au MNHN à Paris, interviewé par RFI), montrant la résilience incroyable dont un arbre peut faire preuve.

Photo © Apolline Saint-André

Alors pour quelles raisons parle-t-on surtout du ginkgo ? Peut-être parce que sa longévité, qui pourrait dépasser les 3000 ans, est depuis longtemps un symbole fort dans les régions où cet arbre pousse spontanément. Peut-être aussi parce qu’il s’agit d’une espèce très ancienne : c’est même l’arbre feuillu le plus ancien que l’on connaisse, apparu il y a environ 270 millions d’années. A la charnière entre la reproduction qui s’effectue par le biais des spores (mousses, prêles, fougères…) et la reproduction qui s’effectue par le biais des graines, le ginkgo est un peu un prototype*.

*Si les plants mâles produisent bel et bien du pollen, comme chez les plantes à graines, les plants femelles laissent tomber leurs ovules à terre, en espérant que le vent viendra y déposer un peu de pollen… alors qu’une plante à graine, elle, garde ses ovules bien au chaud et accueille et nourrit le pollen jusqu’à ce qu’il puisse féconder les ovules.

Par wooboo — 投稿者が撮影, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=9589869

Au cours des bouleversements climatiques de ces dernières centaines de millions d’années, toutes les espèces de sa famille (Ginkgoaceae), de son ordre (Ginkgoales), de sa classe (Ginkgopsida) et de sa division (Ginkgophyta) ont disparu… sauf le Ginkgo biloba ! Ainsi avant même sa renaissance spectaculaire à Hiroshima, il avait acquis une réputation de résilience : c’est l’arbre par excellence qui arrive à s’adapter à tous les climats et toutes les conditions environnementales, et à survivre aux perturbations de tous ordres.

Et d’ailleurs, aujourd’hui, 80 années après avoir été détruit par la bombe, le Ginkgo biloba de Shukkei-en, qui a presque 300 ans, mesure 12 m de haut ! A la suite de l’horreur absolue, il a trouvé la force de puiser dans ses racines pour repartir de zéro, refaire un magnifique tronc, et, chaque année, préparer des bourgeons qui éclosent au printemps en incroyables feuilles à deux lobes. Peut-être d’ailleurs ses vibrations subtiles ont-elles inspiré les survivants d’Hiroshima ? Après avoir subi l’une des épreuves les plus dévastatrices que l’humanité ait connu, les habitants de cette ville ont en effet choisi de se reconstruire autour de la promotion de la paix, notamment par l’important travail réalisé quotidiennement au Mémorial pour la paix. C’est ainsi qu’en plus d’être un symbole de résilience, le Ginkgo biloba de Shukkei-en est devenu un ambassadeur de paix, de part sa présence et son témoignage, mais aussi grâce à ses graines, qui sont envoyées dans le monde entier.

RachelNotenboom ism Martijn Geels, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Alors que l’actualité n’est pas franchement réjouissante et peut sembler terriblement décourageante, j’ai envie de partager cette autre facette de notre monde. Pendant que les armes parlent et détruisent, le mémorial pour la paix œuvre dans sa mission de promotion de la paix, des bénévoles se relaient au sein du musée pour accompagner gratuitement toute personne qui le souhaite dans le jardin, des stands proposent de discuter de l’abolition des armes nucléaires. Pendant que les guerres font rage, des organisations internationales travaillent infatigablement à la promotion de la paix et à la disparition des armes nucléaires. Et pendant que la violence sévit dans certaines parties du monde, le ginkgo le plus connu d’Hiroshima fait des graines, qu’il distribue au monde entier, pour apporter un message d’amour, de résilience et de paix.

Photo @ Apolline Saint-André

Publié par carolinecalendula

Ethnobotaniste, spécialiste des plantes sauvages comestibles Autrice voyageuse ~ Passeuse de savoirs et tisseuse de liens ~ Créatrice culinaire Co-directrice éditoriale Au Coin du Bois éditions

2 commentaires sur « Un message de paix et d’amour »

  1. Bonjour Caroline. C’est Marie-Line (stagiaire « plantes comestibles » à Retournac il y a quelques années et à Crey Mépieu). C’est un plaisir de lire tes articles (bouffées d’oxygène dans un monde qui est de plus en plus rude). Je suis contente que les inondations t’ai épargnée. J’habite maintenant dans l’Ain dans le pays du Cerdon depuis peu. J’espère pouvoir participer à nouveau à un de tes stages. Prends soin de toi. Bises

    1. Bonjour Marie-Line, merci de ces belles nouvelles et de ton retour :).
      J’espère que tu te plais dans ce beau département et que tu y fais d’inspirantes rencontres végétales !
      Avec grand plaisir de t’accueillir de nouveau en stage… plutôt dans le Lot maintenant 😉
      A bientôt dans l’énergie des plantes et du partage !

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