Cueillette du plantain moyen, une plante sauvage comestible

Cueillir pour relocaliser nos vies

Aussi vieille que l’humanité, la cueillette des plantes sauvages a failli être oubliée pour toujours… Heureusement, après avoir remisé cette pratique au fond des placards, les humains lui redonnent peu à peu toutes ses lettres de noblesse. Mais au-delà de la nourriture et du plaisir qu’elle nous procure, la cueillette est aussi aujourd’hui un véritable acte politique, dans la mesure où elle amorce chez chaque cueilleur-se un processus de déconstruction des concepts qui structurent la société dans laquelle nous vivons. Elle permet ainsi une transition vers des paradigmes novateurs, nécessaires à la construction d’un monde nouveau (Voir l’article « De la cueillette à la transition »), en actionnant de puissants leviers de transition. Parmi ces leviers, la relocalisation : un concept qui a largement été mis en avant ces derniers mois.

La nécessité de relocaliser nos économies arrive certainement en tête de liste des prises de conscience liées à la période de confinement. Les pénuries et la difficulté à se déplacer ont mis en évidence la nécessité de ne pas dépendre d’un approvisionnement délocalisé, car plus il est lointain et plus il devient incertain en situation de crise. Cette réalité est devenue encore plus incontournable dans le domaine de l’alimentation : si ce n’était pas pour les petits producteurs locaux et les commerces de proximité, nombre de personnes auraient eu de grandes difficultés pour s’approvisionner en denrées alimentaires pendant cette période.

Et quand on parle de relocalisation… il est difficile de faire plus local que la cueillette ! Je dirais même qu’elle est ultra-locale, puisqu’elle se pratique très souvent directement dans le jardin, ou dans les chemins, bois et prairies alentours. Si elle nécessite parfois de s’éloigner du domicile, c’est rarement plus que l’éloignement nécessaire pour se déplacer jusque chez notre maraîcher préféré : du point de vue de la définition, on reste donc toujours dans le local.

Ok, la cueillette est donc une pratique qui relève du local, et pendant le confinement on s’est dit qu’il était urgent de relocaliser nos économies. Mais en quoi la relocalisation induite par la cueillette est-elle un levier de transition ?

En route vers l’autonomie

Tout d’abord, comme expliqué plus haut, la relocalisation permet d’être autonome : finie la dépendance aux cours de la Bourse, aux grands marchés, aux décisions politiques ou économiques prises en France ou de l’autre côté du monde, aux aléas climatiques divers et variés. Dépendre de facteurs extérieurs pour faire face à ses besoins, c’est franchement inconfortable quand on commence à bien y réfléchir, et ça devient carrément dangereux lorsque l’on parle de besoins vitaux. De ce point de vue, l’autonomie alimentaire est plus que désirable : elle est indispensable à toute communauté qui envisage la pérennité.

En ce qui concerne la cueillette, le degré d’autonomie est poussé un cran plus loin, puisqu’elle permet à chacun-e d’atteindre une indépendance individuelle. Pas besoin de payer pour pouvoir cueillir : le fait de pouvoir manger est ainsi non seulement déconnecté de ce qui se passe dans les sphères politiques et économiques, mais aussi déconnecté de ses ressources financières. Quelle que soit la situation de son compte en banque, on est assuré d’avoir à manger. Voilà de quoi se détendre un peu !

Sortir de la peur

Ce qui nous mène à un deuxième point important : le fait de pouvoir compter sur son territoire pour faire face à ses besoins, et en l’occurrence, ici, d’être assuré d’avoir à manger quelles que soient les circonstances personnelles ou sociétales, permet de sortir de la peur. Ok, j’admets que recourir uniquement aux plantes sauvages pour se nourrir, c’est loin d’être confortable : ça limite considérablement la diversité et demande un sacré changement d’attitude vis à vis de la nourriture. Il n’empêche que savoir que l’on a cette ressource à portée de main en toutes circonstances, ça change la manière d’envisager les choses…

Or, comme l’a montré Naomi Klein dans La stratégie du choc, la peur est un outil largement utilisé par les sociétés néo-libérales pour asseoir le système économique prôné par l’école de Chicago (entendez par ici la fameuse main invisible du marché, de Milton Friedman). Elle est donc au cœur des valeurs et du fonctionnement des sociétés occidentales modernes, qui elles-mêmes imposent leur manière de fonctionner au reste du monde, via entre autres des instances internationales comme l’Organisation Mondiale du Commerce.

Alors que se passe-t-il lorsque l’on sort de la peur ? Pour commencer, on redevient libre ! En n’étant plus asservi à sa propre peur, on commence à être en capacité de réfléchir par soi-même, première étape indispensable au changement de paradigme nécessaire pour cheminer vers une société en transition. Sortir de la peur, c’est également démobiliser des ressources, de l’énergie, du temps (jusque-là mis au service de la peur), qui peuvent maintenant être mis au service de l’imagination, pour penser une autre manière de vivre individuellement et ensemble, et ainsi, commencer à bâtir un autre monde.

Vivre dans l’instant présent

Un autre aspect de la relocalisation, et notamment de la cueillette, c’est sa capacité à nous faire revenir dans l’ici et maintenant, et donc au final dans nos propres vies -une étape indispensable si l’on veut en reprendre le contrôle. Or aujourd’hui plus que jamais, nous avons du mal à être présents à nous-mêmes, à habiter mentalement nos corps et nos lieux de vie.

Vivre dans la société moderne, c’est composer avec les multiples sollicitations à s’évader de l’instant présent, qui prennent même parfois des allures d’injonction. Il y a bien sûr les réseaux sociaux, qui, par le biais d’une connexion permanente avec des personnes et des événements qui se déroulent aux quatre coins du monde, nous relient constamment vers le lointain. Il y a aussi la pression quotidienne due à la vitesse considérablement augmentée de nos rythmes de vie (elle-même grandement liée à la sphère des finances -voir à ce propos le documentaire L’urgence de ralentir, Philippe Borrel, 2014). Chacun intériorise cette accélération par des longues listes de choses à faire, des dates limites en tout genre, l’esprit accaparé par le travail, les tâches, les rendez-vous. Tout doit s’enchaîner très rapidement, et la prochaine action doit déjà être anticipée avant d’avoir terminé la précédente : nous vivons dans le mental, et dans l’anticipation.

A contrario, la cueillette nous relocalise dans l’espace et dans le temps.

D’une part, elle nous remet en lien avec notre environnement immédiat, ce qui semble assez évident, puisqu’elle est basée sur ce qui pousse autour de chez nous. L’observation nécessaire pour identifier avec certitude une plante nous oblige à porter notre attention sur le monde qui nous entoure, les plantes qui poussent autour de chez nous, et nous mène à avoir un regard neuf sur cet environnement auquel nous ne faisions même pas attention : l’écran vert devient tout à coup une multitude de plantes individuelles, que nous pouvons nommer, et que nous pouvons relier à des actes concrets de notre vie quotidienne.

D’autre part, tout comme lorsque l’on cultive son potager, elle nous relocalise dans le temps. Finies les fraises et les cerises à Noël, qui nous déconnectent complètement d’une réalité pourtant tangible : les saisons qui passent, et les conditions météorologiques. Les cynorhodons, c’est en automne et en hiver, les fleurs de tussilage c’est à la fonte des neiges, les inflorescences de sureau noir en fin de printemps, le pourpier lorsque la terre est bien réchauffée par le soleil, les mûres à la fin de l’été…

Se réapproprier sa réalité pour mieux inventer celle de demain

Nous voici revenus dans notre espace-temps, dans notre territoire, dans nos corps, dans le concret avec l’utilisation des sens nécessaires à l’identification des plantes cueillies (vue, toucher, odorat, goût). Nous voici attentifs aux conditions météorologiques, qui favorisent l’épanouissement de telle ou telle plante, à notre environnement immédiat, dans lequel nous trouverons plutôt de la berce et de la reine-des-prés s’il est humide, de l’oxalis des bois si nous sommes en sous-bois ou de la pimprenelle et de la carotte sauvage si c’est une prairie exposée au soleil.

Nous voici acteurs et actrices du lieu dans lequel nous vivons. Il ne s’agit plus de prendre conscience des effets que peut avoir notre consommation sur des territoires lointains… Ici, chacune de nos cueillettes a une incidence directe sur le monde qui nous entoure. Nous allons pouvoir mesurer la portée de nos actes : pas besoin de lois pour nous inciter à la modération, il suffit de se demander si nous avons envie de pouvoir cueillir l’année suivante…

Relocalisés dans nos corps, nos territoires et nos vies, forts d’une certaine autonomie et libérés de la peur, nous voici en mesure de nous ré-approprier nos lieux de vie et nos vies tout court. Nous voici prêt-e-s à imaginer et à bâtir le monde nouveau.

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